maison A C

Conférence réalisée par

Didier BOUDET

Mardi 18 mars 2025

I 1913-1931 NAISSANCE ET JEUNESSE A BASSE POINTE ET FORT DE FRANCE

Aimé Césaire est né le 26 juin 1913 à Basse-Pointe en Martinique, qui est encore à l’époque une colonie française. Cet endroit est très particulier avec ses récifs. Le rapport à la ruralité est très important, pourtant à Basse Pointe, poumon économique de la ville, il y a des usines. On vient s’arrêter dans la famille Césaire pour raconter son quotidien, ses soucis, sa dure vie.

 

Second d’une fratrie de 7 enfants, son père est économe, exploitant. Il gère une “habitation” (un domaine agricole où l’on cultive la banane et la canne à sucre).

Sa mère Félicité Eléonore, couturière, encourage Aimé à se cultiver, en termes d’histoire, de littérature. Aimé était né “coiffé”, c’est-à-dire de bon augure. Son prénom, « Aimé », était celui d’un intellectuel.

Si le travail est dur au quotidien, on l’incite à se cultiver, à se démarquer.

 

Un peu dans son monde, il est un enfant colérique, ombrageux. Il ne pense qu’aux auteurs, et na quun désir : partir.

Sa grand-mère sent que c’est un enfant différent et va l’inciter aux études afin de décrocher une bourse pour quitter les Antilles et venir en métropole.

Aimé se sent désorienté. La tendresse maternelle est présente. Sa mère lui lit des contes créoles; cela fait travailler son imagination.

Ses grands-parents parlent de faits politiques; la vie est vue comme un système de luttes. En 1833, la Grande Anse est le théâtre d’émeutes entre colons et hommes de couleur, auxquels se sont mêlés quelques rares esclaves. Il y eut deux morts.

Sa terre est chargée d’histoire coloniale, de luttes.

 

Il nourrit son esprit par la poésie.

Il est dans son univers, on le décrit comme un personnage singulier. Il grandit dans un environnement âpre, où l’amour est là.

La plupart des poèmes de Césaire sont classées dans le mouvement « surréaliste » , la flore et la faune des Antilles sont présents dans ses œuvres.

 

Des réussites vont motiver Aimé Césaire.

Son père, qui avait suivi des cours à la Sorbonne, est devenu contributeur des impôts. Il lui dit quotidiennement : “chaque jour, tu gagneras ce que tu as conquis”.

En suivant son père, nommé à Fort de France, il peut utiliser la bibliothèque de l’hôpital. Il découvre ainsi des philosophes, comme Alain.

Dans des interviews, il dit que sa vraie naissance, c’est Fort de France, Paris. ?

Au lycée il tombe sur des “Hussards de la République”. Les professeurs le remarquent et l’incitent à partir en France, le recommandent auprès du proviseur  de Louis Legrand, pour faire khâgne et hypokhâgne à Paris

Il fera des rencontres assez marquantes.

Lycée Louis Legrand
sa promotion
Rencontre avec Sédar Senghor

II 1931-1939 LES ETUDES A PARIS ET LE CONCEPT DE NEGRITUDE

Aimé Césaire quitte le domicile familial en septembre 1931, époque de la première exposition coloniale à Paris. Entre Le Havre et Paris, il observe les paysages et reconnait la Normandie, étudiée en cours.

De 1931 à 1934 il est en classe préparatoire au Lycée Louis Le Grand. Le jeune homme ouvre son esprit à de nouvelles rencontres, notamment celle de Léopold Sédar Senghor, dans les couloirs du lycée. Il se passe une révélation absolue. Léopold a un encrier vide accroché à sa blouse, ce qui signifie qu’il est interne. Aimé lui doit se trouver une chambre. Senghor le prend comme “bizuth” (nom donné à un étudiant de classe prépa de 1ère année). Il lui ouvre son espace intellectuel : Montesquieu, Rousseau, et d’autres philosophes.

L’”africanité” inconsciente de Aimé se développe au contact de Senghor. Senghor définit l’africanité comme “un groupe de valeurs communes aux plus anciens habitants de l’Afrique”.

Aimé Césaire est un intellectuel de son temps. Il va chercher des notions chez Maurice Barrès, écrivain, académicien et homme politique (attachement aux forces telluriques de la terre, l’amour de l’ancrage).

Césaire est un homme complexe, complet.

Il découvre : Histoire de la Civilisation Africaine de Léo Frobenius et se place dans la filiation d’autres penseurs, comme René Maran, premier auteur noir à être couronné du prix Goncourt pour son roman Batouala, dénonçant le colonialisme.

Césaire se retrouve aussi dans la notion d’action (et pas seulement de réflexion).

Le réflexe est de créer son propre journal. A l’époque, il y avait la « Revue du monde noir », créée par Paulette et Jane Nardal en 1931, qui donnait l’actualité de ce qui se passait dans les Antilles. Autre journal: « l’écrivain martiniquais»

En 1935, Aimé Césaire qui vient d’intégrer l’école normale supérieures, créée la revue  « L’Etudiant noir », avec Léon Gontran Damas, Senghor et Birago Diop. Mais Aimé Césaire a tendance à mettre le chahut, et ses parents lui coupent les vivres.

Il continue de se battre pour obtenir tous ses diplômes.

Quest ce qui fait quAimé Césaire est resté dans nos mémoires ?

Il a fondé le concept de négritude. Il va commencer à théoriser cette définition, qui aura des notions diverses.

Aimé Césaire la définit comme une simple reconnaissance du fait d’être noir, et lacceptation de ce fait, de lhistoire et de la culture spécifiques à ce peuple.

Construit contre l’idéologie coloniale française de l’époque, le projet de la « négritude » est plus culturel que politique. Il s’agit, au-delà d’une vision partisane et raciale du monde, d’un humanisme actif et concret, à destination de tous les opprimés de la planète. Césaire déclare en effet : « Je suis de la race de ceux qu’on opprime ».

Il se donne trois missions: dévoiler, dénoncer, annoncer.

Suzanne Roussi

L’été 1935, en attendant son entrée à l’école normale, comme il n’a pas les moyens de rentrer en Martinique, Aimé Césaire est invité par son ami Petar Guberina, à aller en Croatie son pays natal, en Dalmatie. La famille de Petar, très accueillante, lui octroie une chambre dont la vue donne sur l’île de Martiniska. Il est bouleversé, cela lui rappelle sa Martinique natale. Il va être pris d’une fibre créatrice et va écrire son “Cahier d’un retour au pays natal”, poèmes les plus connus d’Aimé Césaire. Il y parle de sa petite enfance, de la cabane qui leur servait de maison: “carcasse de bois comiquement juchée”. Il décrit la pauvreté et le dénuement de sa région d’origine.

Ce texte sera publié en 1939 et  traduit en plusieurs langues.

 En 1937, Césaire se marie avec Suzanne Roussi, étudiante martiniquaise avec laquelle il a une grande proximité intellectuelle ; De leur union naîtront six enfants.

III 1939-2008 RETOUR EN MARTINIQUE A FORT DE France, où il entre en politique

 

C’est le retour au pays natal. Aimé Césaire et son épouse Suzanne sont nommés au lycée Schoelcher à Fort de France comme professeurs de lettres.

Puis Césaire entre en politique. Encouragé par le Parti communiste français et soutenu par les habitants, il élu maire de Fort de France en 1945, mandat qu’il conservera jusqu’en 2001.

Il fera d’un bidonville une ville, puis une Cité.

Homme de terrain, il va changer la vie de ses compatriotes pendant cinquante ans.

 En 1946, il sera élu député de la Martinique à l’assemblée nationale où il siégera jusqu’en 1993. Il a été rapporteur de la loi sur la départementalisation.

IV LES INFLUENCES. LES ENGAGEMENTS

  • Les poètes surréalistes.

Mais comment ce récit nous est arrivé : c’est André Breton, poète surréaliste, qui découvre ce poète absolu.

Dans les années 1940/1941, André Breton (anarchiste) est considéré comme une menace pour la sécurité de l’Etat. Il part donc avec Claude Levi Strauss et Wifredo Lam faire le tour des îles antillaises pour rejoindre l’Amérique. Ils débarquent sur l’ île de la Martinique et au hasard d’une boutique, il tombe sur une revue : « Tropiques » qui vient de publier son premier numéro (autre revue : « Volontés » dont le numéro 20 contient l’intégralité de “Cahier d’un retour au pays natal”).

André Breton  lit un extrait de ce Cahier et il découvre que quelqu’un (Aimé Césaire) a tous les préceptes du surréalisme et qu’il se trouve sur cette île. Il pensait que la poésie ne pouvait pas être engagée. Il voit que Césaire a réussi cela et il écrit un article à ce sujet : “un homme a trouvé la bonne formule poétique”. Il dit de lui qu’il manie la langue comme personne ne le fait mieux. Un noir, qui sera le prototype de la dignité.

C’est un véritable choc. Adoubé par les surréalistes : Benjamin Peret, écrivain et poète surréaliste a sorti une anthologie de la poésie noire. Robert Desnos lui aussi poète surréaliste et résistant français va le faire connaître. Jacques Audiberti  et Louis Guyot, poètes et écrivains font les intermédiaires en France.

Les cahiers de retour au pays natal ont été publiés en 1939 ; André Breton les découvre en 1941 et écrit ses impressions de voyage en 1943.

  • Des pièces de théâtre, Harlem renaissance

Aimé Césaire va écrire des pièces de théâtre, dont La tragédie du roi Christophe (1963) constitue la pièce maîtresse des « tragédies de la décolonisation  » écrites  pour témoigner – remarquablement – d’un acte politique majeur de son temps.

 

Aimé Césaire mettra du temps à reconnaître l’influence des grands poètes afro américains (la Harlem Renaissance). Pendant des années il les admirait, mais ne les citait pas. Mais il y a une similitude entre les deux. Ils considèrent qu’il y a une vraie richesse intellectuelle noire (ils sont issus des caraïbes, des îles anglaises). Ils pensent que les lois d’inégalité sociale sont à combattre. Ils ont fait Harvard, vont voir des mécènes blancs pour publier leurs ouvrages comme “Le blues du désespoir” par Langston Hugues.

Césaire va un peu cacher ces influences pour s’octroyer la paternité des luttes anticolonialistes.

Membre du mouvement littéraire de Renaissance de Harlem, Claude McKay a écrit des poèmes dont Aimé Césaire s’est inspiré.

C’est en 1986 qu’Aimé Césaire rendra hommage à ce mouvement.

 Mais comment lavait-il connu?

C’est grâce à Jeanne Nardal, dite Jane Nardal ..

Elle a étudié à la Sorbonne et a organisé à son époque des salons littéraires. Avec sa sœur, elle cherchait à rassembler des écrivains de la négritude et des écrivains afro américains.

L’histoire l’a un peu oublié et Aimé Césaire a minimisé son apport. Jane Nardal était une femme, de plus catholique, alors qu’Aimé et ses amis étaient athées.

 Césaire va toute sa vie écrire des poèmes, montrant qu’il se préoccupait de ce qui se passait dans les autres pays et notamment la lutte pour les droits civiques. Il écrit “Ferrements” dans les années 1950, dans un climat de décolonisation.

  • En 1956, Cahier de retour au pays natal est publié dans sa forme définitive.

Cette même année a lieu à Paris  le premier Congrès des écrivains et artistes noirs à l’initiative d’Alioune Diop et de la revue Présence africaine. Il se déroule dans l’amphithéâtre Descartes à la Sorbonne et réunit les différentes diasporas. Y participent Aimé Césaire, Richard Wright, Joséphine Baker, Jean Paul Sartre, Pablo Picasso, Claude Lévi-Strauss et d’autres personnalités.

Il y a des débats enflammés, chacun donne son avis sur la place de l’homme noir.

La délégation américaine a peur que l’on politise le débat (crainte du FBI), pour preuve le refus de visa par le gouvernement des Etats Unis à William Du Bois, empêchant celui-ci de sortir du territoire. Du Bois a écrit sur l’homme noir aux USA. Richard Wright veut sous évaluer la ségrégation noire aux Etats-Unis.

  • Fondation de la revue « Tropiques »

Petit retour en arrière: en 1941 la guerre a éclaté et Aimé Césaire se sent écartelé. Ce pays auquel il est profondément attaché est sous joug allemand. Il fonde la revue Tropiques épaulé par d’autres intellectuels martiniquais comme René Ménil, Georges Gratiant et Aristide Maugée. Il continue à faire des pamphlets contre la France, ou contre l’oppresseur. Suzanne Roussi, son épouse, va y avoir un rôle important. Vient la guerre, on tue des gens, blocus des Antilles. C’est l’époque de la dissidence où l’on va aller aux USA pour rejoindre la résistance.

Le régime instauré par l’envoyé spécial du gouvernement de Vichy est répressif, et la revue les Tropiques est visée par la censure. Au début, cette revue avait des textes qui n’étaient pas trop révélateurs : on y parlait de plantes, de contes créoles. L’amiral voit que la teneur du journal change, il ne veut plus fournir le papier pour imprimer et écrit une lettre menaçante aux éditeurs. Madame Césaire va écrire une contre-argumentation (retournement de la violence contre l’oppresseur).

Suzanne Césaire était une femme très courageuse. Elle décèdera en 1956 d’un cancer.

Harlem
Jane NARDAL

Léon-Gontran Damas, auteur né à Cayenne, métis (amérindien, africain et américain) en 1912, est généralement moins connu du grand public que Aimé Césaire ou Léopold Sédar Senghor mais reste une figure incontournable de la Négritude.

C’est le 3ème homme, il est le pendant de Césaire. Il a une sobriété dans l’écriture.

Son recueil de poèmes « Pigments » est un texte qui est une critique frontale de l’aliénation de la bourgeoisie antillaise qui ne jure que par les coutumes européennes.
C’est un personnage fascinant, plus connu en Amérique.

Il est député de Guyane de 1948 à 1951.

Il est anti assimilationniste, ce en quoi il diffère politiquement d’Aimé Césaire.

Il publiera un recueil, parlant de décolonisation, qui sera censuré pour atteinte à la sureté de l’Etat.

Il va avoir des missions ethnologiques. Lettré, il va lire des scientifiques, anthropologues, ethnologues.

Pigment va paraître dans la Revue du Monde Noir en 1937.

L G Damas part au Brésil pour rechercher des traces des esclaves africains. Il enseigne la littérature aux Etats-Unis.

  • Quelques autres ouvrages feront référence :

Black Orphéus de Jean-Paul Sartre – théorisation de la négritude, en 1948

Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française, écrite par Léopold Sédar-Senghor en1948, avec une préface de Jean Paul Sartre

Alioune Diop, intellectuel sénégalais, créée en 1947 la revue Présence Africaine.

Mort le 17 avril 2008, Aimé Césaire a été inhumé près de Fort de France. Sa maison, gérée par la Fondation Aimé Césaire se visite. On y découvre une grande bibliothèque qui accueille ses ouvrages, des statuettes et des masques africains.

Le 6 avril  2011, une plaque commémorative portant son nom est déposée au Panthéon à Paris, une ultime reconnaissance pour ce grand homme.

                                                         Marie Pierre Fourdinier, le 16 mars 2025

                                                                                UTL Pévèle Carembault

« …Partir. Mon cœur bruissait de générosités emphatiques. Partir… j’arriverais lisse et jeune dans ce pays mien et je dirais à ce pays dont le limon entre dans la composition de ma chair : « J’ai longtemps erré et je reviens vers la hideur désertée de vos plaies ». Je viendrais à ce pays mien et je lui dirais : « Embrassez-moi sans crainte…Et si je ne sais que parler, c’est pour vous que je parlerai »… Aimé Césaire

« …Mais les faisant, mon cœur, préservez-moi de toute haine ne faites point de moi cet homme de haine pour qui je n’ai que haine car pour me cantonner en cette unique race vous savez pourtant mon amour tyrannique vous savez que ce n’est point par haine des autres races que je m’exige bêcheur de cette unique race que ce que je veux c’est pour la faim universelle pour la soif universelle… »

Aimé Césaire

Extraits du « Cahier d’un retour au pays natal »